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Une
compréhension schématisée
Durant plusieurs années, je me suis torturé les méninges
à me poser la question fatidique sur ce que pouvait être
un vrai maître d'arts martiaux. Bien sûr, il y avait d'abord
ces vieux maîtres d'expérience comme Ueshiba, Chow et quelques
autres qui avaient gagné leurs lettres de noblesse. Mais quel rapport
pouvait-il y avoir entre eux et une personne d'une trentaine d'années
se présentant en disant : "Bonjour, je suis Maître X
"? Comment quelqu'un pouvait-il prétendre se présenter
en se désignant lui-même comme étant Maître?
Steven Hayes avait apporté une comparaison intéressante:
"C'est un peu comme si John Wayne se présentait en disant
: "Bonjour, je suis la vedette John Wayne."" Francine Tremblay,
art martialiste accomplie, a su trouver la réplique idéale
face à ces personnes à l'ego un peu fort : "Vous êtes
avocat?"
Le
défi était des plus intéressants. Comment arriver
à schématiser ce que pouvait être un vrai maître
et ce qu'est un simple sept ou huitième Dan? Naturellement, tout
n'est pas si simple, il est évident que le schéma que j'ai
composé n'est pas parfait, mais il donne une excellente idée
où peut se situer le vrai Maître par rapport au débutant.
Ici le terme de débutant ne va nullement avec le nombre d'années.
Il symbolise la compréhension que l'on peut avoir des arts martiaux.
On peut faire trente ans d'arts martiaux et ne pas comprendre ce que l'on
fait, alors que, pour certains, la compréhension est presque immédiate.
Pour faciliter la compréhension de ce système de pensée,
j'utilise le triangle comme support visuel.
Premier triangle
La
technique
La base de tout art martial repose d'abord sur sa technique. La base de
notre triangle symbolise cet apprentissage. On ne saurait commencer un
cours d'art martial sans apprendre les positions de base, les frappes
de base : tout ce qui procure une fondation solide à toute personne
désirant devenir un art martialiste accompli. Manière de
fermer le poing, coup de pied, kata : bref, tout ce qui entoure l'aspect
mécanique du corps humain. Pour plusieurs styles, ce sera d'apprendre
à tomber, à rouler, à se déplacer, etc. Sont
inclus également dans cette lignée, katas et techniques
à deux, travail avec les armes. On peut y inclure, de façon
générale, tout ce qui y est appris au moyen de l'intellect,
et qui doit passer par une phase de mémorisation et de conditionnement
par de nombreuses répétitions des mouvements.
Dans cette base de notre premier triangle, il serait important que l'étudiant
comprenne l'aspect mécanique de tous les mouvements qu'il est appelé
à utiliser tout au long de son apprentissage. Trop de pratiquants
ne font que répéter les mouvements de façon robotisée
sans comprendre réellement le sens réel ou caché
des techniques. L'art important, mais combien négligé, de
la respiration se doit d'être étudié immédiatement
à ce niveau. Nombre de pratiquants ne peuvent respirer de façon
naturelle sans gonfler le haut des poumons.
La force
Sur le second côté de notre premier triangle se trouve la
force. Est inclus dans cet aspect, la puissance, l'endurance, la souplesse;
bref, toutes les capacités que le corps physique peut posséder.
Toute technique, pour être efficace à la base, se doit d'être
soutenue par cet aspect. Le coup de poing d'un enfant ne fera pas les
mêmes dommages que celui d'un adulte. L'entraînement augmente
cette qualité martiale. On développe l'endurance au moyen
d'un conditionnement physique exigeant, long et difficile. Un bon art
martialiste doit savoir performer. On doit développer son corps
à 100 %.
Ce n'est pas uniquement la force physique permettant de lever des poids
énormes, mais surtout une force, que l'on pourra traduire par une
résistance et une endurance mentales et physiques, qui pourra nous
permettre de tenir un combat de plusieurs minutes sans perte d'efficacité.
Un bon combattant peut perdre un combat contre un adversaire moins habile
mais plus résistant. Cet aspect force, sous-entend également
un corps sans handicap physique. On ne verra pas un kick boxeur professionnel
ayant un bras ou une jambe en moins. Ce qui ne veut pas dire qu'une personne
amputée ne pourra pas faire d'arts martiaux, loin de là,
elle peut même atteindre le stade de la maîtrise, mais, au
niveau du premier triangle, elle est défavorisée. Pour l'art
martialiste accompli au niveau du premier triangle, il est primordial
de rester au sommet de sa force : son efficacité en dépend.
On peut résumer en disant que l'art martialiste doit apprendre
à développer le plein potentiel de son corps.
La vitesse
Troisième aspect de ce premier niveau : la vitesse. Inutile de
dire que les arts martiaux développent énormément
la vitesse. Jeux de réflexe, exercices de blocage, conditionnement
physique orienté en fonction de la vitesse. Vitesse de frappe,
vivacité d'esquive, de déplacement, de blocage, d'exécution
des techniques et, trop souvent, de passation de ceintures. La rapidité
est devenue un atout recherché des arts martialistes modernes.
On n'a qu'à regarder tous ceux qui cherchent à chronométrer
leur vitesse au radar. Ce besoin d'être plus vite que les autres.
On trouve à l'intérieur de ce premier triangle tous les
critères nécessaires à un art martialiste qui veut
performer en compétition, tous les critères nécessaires
pour évoluer dans un système d'art martiaux occidentalisé
: la technique, la force et la vitesse. Que reste-t-il de plus à
rechercher?
L'équilibre
On a toujours dit qu'un bon art martialiste se doit d'être équilibré
pour obtenir le maximum de performance. Mais, où se situe cet équilibre?
Quels sont les critères déterminant cet équilibre?
Et, surtout, à quel niveau se situent ces critères par rapport
à un niveau que l'on pourrait classer de maîtrise? Chaque
côté reflète un aspect que nous avons à travailler
à ce stade de notre évolution.
Un bon art martialiste débutant se doit de développer ces
trois aspects de façon à focaliser le meilleur de son potentiel.
Un art martialiste dont l'aspect technique serait inférieur de
beaucoup aux deux autres aspects du triangle ne pourrait rivaliser contre
un guerrier équilibré. Face à une attaque de rue
spécifique qu'il n'aurait pas apprise en entraînement, l'hésitation
due à un manque de technique lui serait fatale. Un angle différent
d'attaque au couteau : la vitesse et la force ne suffiraient plus. Le
manque d'endurance ou le manque de vitesse peuvent coûter la victoire
ou même la vie si elle est en jeu.
Par contre, même si la technique et la vitesse sont bonnes, que
se passe-t-il si on n'a aucune résistance physique? Qui se sentirait
d'attaque pour gagner un championnat important, le corps fatigué
par une vilaine grippe? On comprend ici l'importance d'avoir des triangles
aux côtés égaux. Que se passerait-il pour notre champion
si on le ralentit d'un lourd manteau d'hiver contre une attaque au couteau?
Sa vitesse ainsi diminuée pourrait-elle être comblée
simplement par la technique et la force?
On peut comprendre l'importance d'avoir un équilibre le plus parfait
possible pour performer au maximum. Ces trois aspects sont les pierres
angulaires des arts martiaux pratiqués en Occident depuis déjà
plusieurs années. Mais ce triangle, bien que judicieux, n'en demeure
pas moins qu'une référence de base, un triangle que l'on
pourrait facilement comparer à une marchette pour bébé,
car à ce niveau, tout ce que nous faisons n'est que d'apprendre
les premiers balbutiements des arts traditionnels.
Si l'on considère que ce premier triangle est une marchette, un
jour, bébé devra apprendre à cheminer sans aide,
il devra apprendre à quitter sa marchette. Ce premier triangle
a un gros handicape : à trente ans, il ne fonctionne plus aussi
bien. La force diminue, la vitesse diminue et le temps d'entraînement
se réduit pour des raisons familiales, professionnelles ou autres.
Lorsque l'on prend conscience de la diminution de force et de vitesse,
cette perte de performance devient stressante.
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Si vous avez plus de trente ans, comparez votre potentiel que vous aviez
il y a quelques années avec celui que vous avez maintenant. Pour
compenser cette défaillance créée par un système
d'art martial sportif, la plupart des arts martiaux ont réagi en
incluant une classe trente cinq ans et plus lors des compétitions,
prenant pour acquis que le pratiquant approchant la quarantaine ne fais
plus le poids contre les plus jeunes. Ceci est exact si on ne travaille
qu'en fonction du premier triangle.
Second
triangle
Il est important de comprendre que ce second triangle ne remplace pas
le premier, mais qu'il le complète, qu'il fait parti d'un tout.
Les trois triangles sont indissociables, même si la plupart des
pratiquants se limitent surtout à l'apprentissage du premier.
Le feeling
La base du premier triangle, la technique, doit évoluer progressivement
pour atteindre son maximum d'efficacité, ce que nous appellerons
le feeling. Excusez le terme anglais, mais il sera mieux compris que les
mots émotion, sentiment ou perception, même si, à
ce niveau, on doit commencer à inclure nos émotions dans
une bonne application des techniques en situation de combat réel.
Lorsque nous faisons face à une situation de rue, plusieurs facteurs
sont déterminants pour accéder à la victoire. Lorsque
l'on parle de technique, on parle d'un apprentissage au moyen de l'intellect.
Notre esprit doit observer la technique enseignée, la comprendre
et l'analyser pour ensuite la refaire avec un maximum d'efficacité.
Le premier handicape de cette méthode réside dans le fait
que, trop souvent, l'élève devient une copie intégrale
de son professeur qui est lui-même une copie du sien ainsi de suite
jusqu'au maître. Ce même maître, qui a créé
son style, l'a créé en fonction de sa personnalité,
de sa grandeur, de sa souplesse, de son tempérament psychologique,
de son émotivité et de plusieurs autres facteurs déterminants
pour son efficacité personnelle. Souvent, il dissimule volontairement
le sens réel de ses techniques en les cachant derrière des
méthodes de base de façon à ce qu'elles ne soient
comprises que par des élèves méritants. On n'a toujours
que ce que l'on mérite dans les arts martiaux. Donc, pour être
efficace dans la rue, l'étudiant ne doit pas être ralenti
par la technique qui risque de l'étouffer. N'importe quelle ceinture
noire qui a eu à se défendre dans la rue vous dira qu'il
s'est surtout servi de ses techniques de base pour se défendre.
La course aux degrés est telle que l'accumulation de dans est le
plus souvent synonyme de nombres quantifiables de connaissances. Combien
de ceintures noires sixième ou septième dan ne sont pas
plus efficaces qu'à leur shodan. Ces individus sont tellement occupés
à garder leur avance sur leurs élèves au moyen de
ce nombre de connaissances, qu'ils n'ont plus le temps de s'occuper de
leur efficacité réelle. Leur cerveau est tellement occupé
à assimiler et surtout à mémoriser toutes ces nouvelles
données, qu'il ne peut travailler efficacement au niveau du feeling.
Ils ne font qu'enregistrer mentalement les techniques pour être
capables de les refaire tel un film vidéo, sans malheureusement
être aptes à comprendre les différents niveaux cachés
par les techniques léguées généreusement par
les vieux maîtres.
Le fait de se limiter à la technique oblige le plus souvent l'art
martialiste à travailler contre des attaques préparées
d'avance, telles qu'un coup de poing en ligne droite au signal, une attaque
au couteau avec trajectoire prédéterminée. Tout l'amène
à travailler avec son intellect. En période de stress, sur
la rue, l'intellect se questionnera toujours sur la solution à
adopter en cas d'attaque, alors que le feeling se contentera d'attendre
de façon calme et relaxée sans chercher à prévoir
quelle attaque pourra survenir. Il ne surcharge pas l'esprit du pratiquant
par des données techniques trop souvent compliquées.
Un bon exemple de feeling m'a été donné par une étudiante
que j'ai eue dans un de mes cours de Ninjutsu. Alors qu'elle se promenait
dans la rue accompagnée d'amis, ils virent un homme qui battait
une femme. En voyant la jeune fille et ses compagnons, l'homme sous l'influence
de la drogue s'élança vers celle-ci sans raison et sortit
un couteau exécutant sur elle une attaque tailladée. Lorsque
la police est arrivée, appelée par des gens qui l'avaient
vu battre la femme auparavant, l'homme se trouvait couché sur le
ventre sur le trottoir avec une clef de bras dans le dos, maîtrisé
complètement par la jeune fille. Lorsqu'on lui demanda comment
elle avait fait, elle fut incapable de dire ce qu'elle avait fait ayant
agi selon son feeling et non selon son intellect. Elle ne sut la technique
qu'elle avait utilisée que plus tard, lorsque, ayant repris son
calme, ses amis lui expliquèrent de quelle façon elle avait
procédé. Ses dix mois d'entraînements ne lui permettaient
pas une maîtrise totale de la technique. Son travail au niveau du
second triangle lui a probablement sauvé la vie.
Il n'est pas rare de voir une ceinture noire perdre un combat dans la
rue parce que son intellect se trouvait en contradiction avec son feeling
et surtout son tempérament. Le plus souvent, l'art qu'il a pratiqué
durant des années est un art à tempérament agressif,
laissant peu de place à l'adaptabilité. Si le pratiquant
est de tempérament plus défensif, il ne peut performer dans
l'agressivité, ceci allant à l'encontre de son tempérament
naturel. Au moment du combat, sous l'influence du stress, il y a conflit
entre la personnalité du style et sa propre personnalité.
Le bagarreur de rue d'expérience, lui, n'a pas ce genre de conflit
si connu des ceintures noires. Il ne se fie qu'à son feeling et
ne perd aucun temps avec ce type de tiraillement intérieur. Il
ne gaspille pas de précieuses secondes à intellectualiser
une stratégie basée sur des connaissances stéréotypées.
La technique apprise par coeur perdra de son efficacité avec l'âge.
Non que le niveau de compréhension baisse de façon dramatique
passé trente ans, mais plutôt parce que le temps d'entraînement
diminue suite à des occupations sociales plus importantes. Le pratiquant
plus âgé consacrera plus de temps à son travail, il
consacrera également plus de temps à sa famille, surtout
s'il a des enfants, ou à l'entretien de sa maison. À cinquante
ans, le pratiquant n'a plus autant le goût d'assimiler de nouvelles
connaissances, se rendant compte, l'expérience aidant, qu'il n'est
pas plus efficace avec l'acquisition de ces nouvelles techniques. Il pourra
cependant augmenter son efficacité grâce aux connaissances
qu'il a déjà acquises.
La précision
Dans ce deuxième triangle, on compense la force déclinante
par la précision. Non pas une précision technique, mais
plutôt une précision dans l'exécution de nos mouvements.
Cela permet d'avoir une technique qui n'est pas toujours bonne et élégante,
mais ça marche. Lorsque l'on bloque une attaque, on se contente
trop souvent de simplement arrêter cette dernière. Si on
travaille avec précision et qu'on a bien étudié notre
technique, on se rend compte alors que l'on peut ralentir l'agression
de façon simple sans dépense d'énergie et sans douleur.
On peut neutraliser l'assaut par une contre-attaque au niveau d'un point
de pression par exemple. On peut aller créer une douleur aux tendons,
ou endommager un muscle bien précis ce qui amènera un gel
des autres membres par réflexes sympathiques, nous permettant ainsi
de contrôler l'agresseur sans avoir à le blesser. Pour arriver
à un tel résultat, la précision est nécessaire,
une précision difficile à atteindre pour un pratiquant plus
fougueux qui aime inconsciemment démontrer sa puissance physique.
La précision nous permettra de passer facilement au travers les
différentes attaques de l'adversaire pour aller chercher des points
vitaux comme les yeux par exemple.
Lorsque l'on parle de précision, cela se traduit également
par une exactitude dans les pensées. Être capable de choisir
le bon mode de défense au bon moment. La maturité qu'apporte
l'âge est un atout précieux dans ce domaine. Deux adversaires
de tempérament agressif qui combattent génèrent habituellement
une confrontation qui ressemble étrangement à un combat
de coq. La précision implique de choisir la technique de défense
appropriée, et elle met en cause également l'exactitude
dans la façon de se déplacer et de bouger son corps. Beaucoup
d'arts martialistes ont énormément de difficulté
à bouger et à utiliser adéquatement le poids complet
de leur corps.
Le timing
On se doit, pour évoluer sainement à travers les années
d'entraînement, de suppléer le timing, ou synchronisme, à
la vitesse. Le calme et la relaxation sont les meilleurs outils pour arriver
à ce résultat. Lorsque l'on est jeune et que l'on fait du
combat, on développe une certaine forme de timing utilisable pour
la compétition. Malheureusement, ce genre de mouvement fait souvent
appel à la vitesse qui est déclinante après trente
ans. C'est un timing qui est nerveux et tendu. Idéalement, pour
développer cet aspect, il faut apprendre à maîtriser
sa fougue et savoir travailler les muscles détendus et relaxés.
Une bonne fluidité demande de bonnes notions de capture d'énergie.
Un exercice simple pour aider à comprendre ces deux aspects consiste
simplement à contrer un coup de poing, en se déplaçant
sur le côté à l'extérieur du poing, et à
pointer nos doigts de la main avant en garde de façon à
ce que l'adversaire vienne lui-même présenter ses yeux sur
le bout de nos doigts. Le feeling aidant, en situation de danger extrême,
on pourrait enchaîner facilement en allant briser un genou ou en
enchaînant de la manière la plus naturelle possible pour
nous.
Un tel exercice ne demande pas une grande vitesse, cela demande seulement
de laisser notre esprit au repos. Ce n'est pas une technique proprement
dite car on ne pourra jamais la refaire deux fois de suite de façon
identique. On ne pourra jamais se conditionner à faire un enchaînement
identique car l'attaque peut varier de bras ou même de jambe. Le
seul entraînement de routine à faire est d'apprendre à
se déplacer en étant le plus détendu possible. Pour
piquer du bout des doigts et se tasser, on réfère à
notre triangle de base, mais pour ce qui est de l'exécution efficace
de la technique, on mise entièrement sur le deuxième triangle,
la précision de notre pique de la main et le timing de notre corps
pour parer l'attaque, et préparer sans y réfléchir
l'angle idéal pour être en sécurité et être
efficace.
Les Orientaux ont vite compris que la puissance du premier triangle n'est
qu'illusoire. Combien sont fiers d'amasser médailles et honneur
de la compétition? Mais est-ce que la compétition est vraiment
représentative de la rue? Est-ce que le coup porté qui nous
donne la victoire en compétition est suffisant pour maîtriser
vraiment le guerrier de la rue habitué à encaisser? Il n'y
a aucun moyen de vérifier l'efficacité du deuxième
triangle si ce n'est que dans la paix intérieure, dans la confiance
et dans le détachement de l'Ego qui émane de lui. Le deuxième
triangle amène l'adepte à ne travailler que pour lui-même
sans éprouver le besoin de prouver quoique ce soit à quiconque.
Il troquera son kimono de satin pour un kimono de toile solide qui lui
rappellera que, toute sa vie, il sera étudiant. L'élève
du niveau du deuxième triangle cherchera à comprendre les
techniques qu'il a apprises et fera une sélection sévère
à travers tout le bagage technique qu'il a acquis. Il ne gardera
que les techniques qui pourront sortir aisément sans avoir recours
à son intellect. Il pourra faire face à une attaque qu'il
n'aura jamais appris à contrer, pouvant se fier à son esprit
créateur. Il pourra éviter le couteau d'un angle qu'il n'aurait
même pas imaginé possible. Il pourra enfin comprendre le
sens du chemin du guerrier.
Troisième
triangle
La troisième étape, ou triangle, sera à l'occasion
effleurée par de bons arts martialistes. Mais, l'accès continu
à ce triangle n'appartient qu'à ceux qui ont atteint le
stade de la maîtrise. Seuls les grands de la trempe des Ueshiba,
Hatsumi et de quelques grands Maîtres pourront utiliser à
leur gré les ressources extraordinaires de ces niveaux supérieurs
des arts martiaux.
Spiritualité et connexion
Après avoir maîtrisé la technique et le feeling, l'adepte
désirant avoir accès à ces niveaux devra développer
un aspect de lui-même qui fait peur à beaucoup de gens, l'aspect
spirituel, on pourrait parler également de connexion. Le vrai maître
est celui qui perçoit les intentions de ses adversaires avant même
que le corps ne trahisse une seule pensée de celui-ci. En combat,
l'adepte de ce niveau n'a rien à craindre d'un adversaire plus
rapide ou plus fort, car il sait d'avance quel type de frappe ou d'attaque
son agresseur va utiliser.
Stephen K. Hayes racontait un jour, que son professeur Masaaki Hatsumi,
34e Grand Maître de Ninjutsu Togakure, lui avait demandé,
lors d'une démonstration, de l'attaquer par l'arrière au
moment où il jugerait qu'il pourrait le prendre par surprise. À
un moment donné, au cours de la démonstration, M. Hayes
attaqua Maître Hatsumi rapidement par derrière en ayant la
certitude qu'il ne pourrait parer son attaque. C'était sous-estimer
la perception incroyable que possède Maître Hatsumi. M. Hayes
faillit tomber en bas de la scène, le Maître esquivant l'attaque
à la dernière seconde. On peut voir par cet exemple la connexion
qui s'établit entre l'art martialiste et ce qui l'entoure. Un autre
exemple est donné par les élèves de Maître
Ueshiba qui, un jour d'hiver lors d'une tempête, demanda à
ses disciples de mettre deux couverts de plus. Ces derniers se posèrent
de sérieuses questions, aucun visiteur n'étant prévu.
Quelques minutes plus tard, deux voyageurs égarés cognaient
à la porte.
Il va sans dire que seul un coeur pur, ne recherchant aucune valorisation
pour lui-même, peut espérer atteindre un tel niveau. Combien
de pseudo-maîtres portant de merveilleux kimonos de satin devraient
revoir leur grade s'ils avaient l'honnêteté d'un coeur pur?
L'interconnexion spirituelle permet même de présentir des
dangers accidentels ou volontaires plusieurs heures avant que le danger
lui-même ne survienne. Nous tous, un jour ou l'autre, avons accès
à ces facultés, même les personnes ne faisant aucun
art martial. L'impression furtive qu'un problème ou un danger quelconque
va se présenter. Le problème est que, malheureusement, nous
n'avons pas toujours accès à cette merveilleuse intuition,
contrairement au Maître qui, lui, est constamment connecté.
Dès que l'on pénètre dans le monde des arts martiaux
en délaissant l'aspect moderne de la compétition, on s'aperçoit
que l'on approche d'un monde tellement extraordinaire que les maîtres
ne peuvent dévoiler, aux profanes que nous sommes, toutes les vérités.
Nous ne sommes pas prêts pour accepter ces choses qui souvent dépassent
l'entendement logique.
Le temps
Dans ce monde étrange, le contrôle du temps succède
à la vitesse et au timing. Non pas la possibilité de voyager
dans le temps, mais la faculté de voir les mouvements ou les objets
se déplacer lentement, comme au ralenti. Souvenez-vous, cela vous
est sûrement arrivé de voir tomber un objet ou d'éviter
un accident de voiture avec l'impression que toute l'action arrivait au
ralenti. Les coureurs automobiles connaissent bien ce phénomène.
Celui qui maîtrise le troisième aspect de cette facette du
triangle voit le déroulement des scènes au ralenti lorsque
le besoin s'en fait sentir. Même s'il se défend contre un
adversaire extrêmement rapide, les coups ne peuvent l'atteindre,
il a tout son temps pour contrer, bloquer ou contre-attaquer au besoin.
Il aura tout son temps pour contrer une attaque arrière car il
entre dans une trame temporelle différente de celle dans laquelle
son adversaire évolue. Il arrive également à ceux
qui ont la chance de s'entraîner avec des personnes de haut niveau,
de frapper pour eux et d'être amenés avec eux dans cet état
d'esprit particulier, où ils ont l'impression que la personne qui
fait la technique avec eux la fait au ralenti, laissant amplement le temps
de penser à tous les déroulements différents que
la technique s'effectuant à cet instant pourrait prendre.
Le contrôle de l'énergie
Dernière étape de la maîtrise, qui succède
à la puissance et à la précision, le contrôle
de l'énergie. Le contrôle de l'énergie englobe ici
la maîtrise du kiai, la faculté de vider ou au contraire
de réénergiser son adversaire ou partenaire, la faculté
d'absorber l'énergie d'un coup qui, normalement, serait dévastateur
et qu'ici, au contraire, est transmuté en une énergie positive
régénératrice. Ce contrôle englobe également
la possibilité de retourner l'énergie d'un coup frappé
à un point tel que le frappeur se blesse sur sa victime. Maître
Ueshiba a démontré publiquement en plusieurs occasions les
possibilités du contrôle de l'énergie. Dans cet aspect,
celui qui a atteint la vraie maîtrise peut se défaire d'un
adversaire grâce à un simple kiai. Il peut par son regard,
affecter l'état émotif de son adversaire, ne lui laissant
ainsi aucune chance de victoire. De façon basique, un jeu comme
se rendre plus lourd ou plus stable fait partie de la pointe de l'iceberg
du troisième triangle.
Il va sans dire qu'un tel aspect sous-entend un esprit sain dans un corps
sain. Un tel niveau ne peut s'atteindre sans travail approfondi de méditation,
sans une purification des différents corps, sans une alimentation
saine. Comment voulez-vous que le corps puisse travailler efficacement
si une partie majeure de son énergie travaille à désintoxiquer
l'organisme? Même s'il est difficile d'accès, ce troisième
triangle se devrait d'être un but pour tout art martialiste qui
a compris ce qu'était que la voie, le do.
L'équilibre
de nos quatre aspects
Art
martial ou sport de combat?
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